EN ROUTE VERS L’HOLACRATIE ?

HOLACRATIE

EN ROUTE VERS L’HOLACRATIE ?

Il ne saurait exister de société organisée, de civilisation, sans un statut commun à tous ses membres, sans un système juridique organisant le droit des personnes et de leurs biens, largement dépendant des moeurs de ceux dont il régit les rapports de droit[1]. L’Histoire démontre que tout conquérant, tout colonisateur, éprouve le besoin d’unifier ses conquêtes, en leur imposant son système de droit. C’est ainsi que les légions romaines ont étendu l’influence du droit romain jusqu’aux limites extrêmes de l’Empire. Imposer son droit, est un moyen de fédérer les habitants de territoires disparates (§1), et confère l’assurance d’établir un ordre nouveau en effaçant l’ordre ancien (§2).

I. UN NOUVEAU SYSTÈME DE DROIT AU SEIN DE LA BLOCKCHAIN.

D’une part, le monde juridique moderne se caractérise par la territorialité des lois : la loi est la même pour tous ceux qui vivent sur un même territoire. Les échanges internationaux supposent donc une adaptation de nos systèmes de droit. De plus, la décentralisation qui accompagne la Blockchain transcende très largement les frontières des pays. Il est donc inéluctable que la règle de la territorialité des lois perde de son éclat au fur et à mesure de l’incursion de la Blockchain dans notre vie.

D’autre part, le droit s’entend de l’ensemble des règles qui, à un instant précis et dans un territoire déterminé, régit le statut des personnes, des biens et les rapports entre les personnes. À l’image des barbares d’autrefois, la Blockchain impose son propre droit à ses membres, qui l’acceptent et s’y soumettent volontairement. Nous assistons à l’émergence d’un nouveau système de droit. En imposant son propre système normatif, le triomphe de la Blockchain consacre un système représentant une norme perçue comme socialement satisfaisante par ses membres.

Mais, un système traditionnel de droit est comme un être vivant : l’arrivée de nouveaux immigrants ou conquérants et les changements des moeurs influencent son évolution. Lorsque les barbares s’installent en Gaule au Vème siècle, leurs moeurs et leurs anciennes coutumes résisteront un temps à l’influence persistante du droit romain, plus élaboré. Chacun vivra d’abord avec son système de droit. Chaque individu sera régi par le droit du groupe auquel il appartient, avant que les frictions des systèmes ne soient si importantes, que l’un ne s’impose à l’autre.

Dès lors, le système de droit qui s’impose ouvre bien souvent de nouvelles perspectives : le droit devient un outil de conquête économique. En outre, si les échanges économiques internationaux par exemple, nécessitent une adaptation permanente des systèmes juridiques territoriaux, la Blockchain, en transcendant les frontières, poserait de nouvelles problématiques : le crédit hypothécaire et les garanties s’y rapportant, obligeraient ainsi les débiteurs à adapter leur droit aux exigences de leurs créanciers. Le droit qui s’exerce au sein d’une Blockchain suppose une adaptation de la norme traditionnelle, une évolution. De nouveaux marchés s’offriront alors aux acteurs économiques de la Blockchain.

L’arrivée d’un élément d’extranéité dans un système traditionnel en place peut bouleverser les pratiques. Dès lors, le droit en place prendra acte des nouveaux usages et s’adaptera, avant qu’un modèle ne s’impose définitivement sur l’autre. Dès lors, d’importantes frictions sont à prévoir entre nos systèmes de droit traditionnels, common law ou droit civil, et celui que la Blockchain va mettre en place : l’unification des systèmes de droit actuels au sein du système imposé par la Blockchain n’est pas à exclure bien qu’à ce jour, utopique.

De l’adaptation des systèmes de droit traditionnels et de l’émergence de la Blockchain pourrait naître un nouveau modèle organisationnel.

II. DE LA DÉMOCRATIE A L’HOLACRATIE ?

Plus généralement, la Blockchain réinvente la politique entendue comme cadre général d’une société organisée et développée. Littéralement la chose de tous, sans territoire matériel, n’appartenant qu’à la communauté des membres qui la compose, sans entraves individuelles, la Blockchain définit une sorte de modèle horizontal au sein d’un territoire numérique, à cent lieues de la centralisation, et l’inquisition de nos États. De plus, il n’y a pas dans la Blockchain de force de coercition à l’exception de la Blockchain elle-même qui s’impose à ses membres, qui y adhèrent de leur plein gré : la blockchain établit un consensus. Ne s’agirait-il pas de l’émergence de l’holacratie ?

L’holacratie est un nouveau modèle de gouvernance qui retire le pouvoir du système hiérarchique et l’attribue par une règle du jeu connue et acceptée de tous au préalable, à des rôles clairement établis. Le travail peut s’exécuter de manière autonome, sans micromanagement : une règle du jeu claire, explicite la façon dont une équipe décompose son travail et définit les rôles avec des responsabilités bien établies.

L’holacratie offre une souplesse dans la gouvernance qui provient d’un exercice de l’autorité complètement décentralisé. Dans les organisations traditionnelles, les managers délèguent leur autorité, mais en fin de compte, leurs décisions doivent toujours l’emporter sur ceux qu’ils gèrent. Toute initiative en dehors de la norme exige généralement l’approbation du chef d’entreprise, explicitement ou implicitement. En holacratie, l’autorité est totalement distribuée et les décisions sont prises localement par l’individu le plus proche de la ligne de front, considéré comme étant le plus à même d’apporter la bonne réponse, puisqu’il connaît mieux qui quiconque le problème. Les équipes sont auto-organisées : un but leur est donné, mais elles décident en interne la meilleure façon de l’atteindre. De cette façon, l’holacratie remplace la hiérarchie traditionnelle avec une série d’équipes interconnectées, mais autonomes appelées « cercles ». Ce changement peut considérablement augmenter la capacité d’une entreprise à adapter aux changements et nouveautés. L’individu est au cœur du système et outre ses compétences, c’est aussi sa faculté à prendre la bonne décision qui est primordiale.

HOLACRACY VS. HIERARCHY

HOLACRACY VS. HIERARCHY

La Blockchain semble mettre un terme à la hiérarchie organisationnelle et aspire à créer un nouveau modèle, centrer sur une mise en œuvre formalisée de l’intelligence collective : les centres de décision n’existent plus, mais sont placés au contraire, entre les mains d’équipes auto-organisées, avec l’exemple d’une DAO.

III. RÉACTION DES SYSTÈMES DE DROIT ET ORGANISATIONNELS ACTUELS.

« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence. »

Arthur SCHOPENHAUER

D’une part, on se remémore les railleries du système bancaire lors de l’émergence du Bitcoin. La blockchain, alors largement assimilée au seul bitcoin, les notions se confondant dans l’esprit des novices, était alors laissée entre les mains d’une minorité de « geeks » malhonnêtes, aux intentions douteuses et pour financer le marché noir en dehors de toute régulation.

Puis, les banques ont saisi tout le potentiel de la Blockchain et de l’impact qu’une adhésion massive à un système décentralisé pourrait avoir sur leur toute-puissance. La Blockchain commence à se distinguer du bitcoin. Le bitcoin reste une notion entachée par son usage au sein de l’économie souterraine, de la drogue, des armes, et du darknet. Toutefois, la Blockchain suscite les convoitises et les banques ainsi que les États travaillent ensemble afin de mieux la comprendre, la cerner, la réguler pour mieux la contrôler. La blockchain subit actuellement l’opposition des systèmes en place.

La volonté politique des États et du système bancaire de s’emparer de la Blockchain traduit la crainte d’une adhésion massive de la population à un nouveau système. Compte tenu de son insaisissabilité, il est peu probable que les États et les Banques s’en emparent avec succès…si l’on se limite à l’étude du Bitcoin. D’autre part, cette volonté est incompatible avec l’idée même de la Blockchain et l’internationalité des échanges.

Si le Royaume-Uni semble prendre les devants[2], la Blockchain s’imposera aux États, aux Banques, et plus généralement aux systèmes de droit en place, et non l’inverse. Il y aura plus réaction qu’anticipation, laissant alors à la Blockchain le temps de mûrir, séduire, et s’accomplir.

Finalement, la flexibilité attachée à la common law constituera un avantage considérable permettant ainsi à ce système une adaptation rapide et une réponse aux problématiques juridiques. Les entreprises installées dans les pays de common law seront probablement les premières concernées par les nouvelles possibilités… À l’inverse, le système de droit civil, dont la lourdeur d’adaptation, est le principal défaut, risque de subir de plein fouet l’ouragan Blockchain. La France se doit de se saisir de la question afin de ne pas rater la Révolution en marche.

[1] B. REYNIS, « Des notaires sous la common law : les civil law notaries des usa », JCP N, 28 Mars 2003 - n° 13

[2] https://fr.scribd.com/doc/295987915/Distributed-Ledger-Technology-beyond-block-chain

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2 Comments

  1. Marielaine Proc 08/08/2016
    • Rémy CHARRAS 08/08/2016

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